Déconstruire et reconstruire la rationalité : la dimension philosophique de la « pratique du moment présent » sur les marchés de capitaux

« La rationalité » est l’un des concepts le plus chroniquement abusés sur les marchés financiers. Quasiment tous les cadres d’investissement qui revendiquent la rationalité sont, en réalité, fondés sur un système de valeurs présupposé — et la tentative même d’utiliser un tel système pour battre le marché constitue la base psychologique sur laquelle tous les mythes et mensonges du capitalisme sont construits. La véritable rationalité n’a jamais été un cadre cognitif abstrait ; c’est un état de pratique dans le moment présent. Elle concerne la conscience lucide de la manière dont le participant s’engage, sa capacité à naviguer avec sang-froid dans le cycle incessant de vie et de mort du marché, et sa capacité à transformer la cognition en action en temps réel. La rationalité ne s’articule pas — elle s’incarne.

Dans le champ discursif des marchés financiers, le mot « rationalité » jouit d’une légitimité presque incontestable. Les éducateurs en investissement prêchent sous sa bannière, les analystes commercialisent leurs produits par son autorité, et les commentateurs l’utilisent comme un étalon pour juger les décisions des autres — comme si revendiquer la haute position de la rationalité conférait automatiquement une forme d’immunité intellectuelle. Pourtant, une analyse plus approfondie révèle qu’à chaque instance de discours rationnel se cache, sans exception, un système de valeurs particulier servant de fondement logique. Certains ancrent leur rationalité dans l’analyse fondamentale, d’autres dans les indicateurs techniques, d’autres encore dans les cadres macroéconomiques. Ces systèmes de valeurs ont chacun leurs propres principes, se contredisent souvent, mais revendiquent tous le titre de « rationalité » — ce qui est en soi une ironie profonde. La tentative de battre le marché par un cadre analytique préétabli est précisément la base psychologique sur laquelle toutes les mensonges et mythes du capitalisme sont construits. Sur le plan philosophique, la rationalité a toujours été une illusion cognitive fabriquée par l’homme, une robe de roi faite sur mesure. Cette observation n’est guère nouvelle ; elle est devenue un consensus dans les cercles philosophiques bien avant que l’idéal de la raison éclairé ne fasse l’objet d’une critique systématique.

Ce qui rend la situation encore plus ironique, c’est que les acteurs du marché profondément imprégnés de la rhétorique de la rationalité ont tendance à la réduire à un simple exercice linguistique. Une fois que le langage devient « monétisé » — c’est-à-dire, une fois que la production textuelle est directement liée aux flux de capitaux — ce jeu se déploie de manière de plus en plus sophistiquée mais aussi de plus en plus creuse. Les rapports de recherche, les stratégies, et les chaînes logiques d’investissement utilisent tous une architecture textuelle rigoureuse pour emballer des hypothèses non testées, habillant des constructions narratives en lois objectives que les acteurs du marché peuvent « rationaliser » à leur guise. Mais toute cette rationalité textuelle reste en fin de compte un exercice théorique, séparé de la pratique réelle du marché par un gouffre infranchissable.

La véritable rationalité est toujours dans le présent et dans la pratique. La notion de « présence dans l’instant » signifie que la rationalité ne réside pas dans un principe abstrait détaché du contexte spécifique ; elle n’existe que dans le jugement en temps réel du participant et dans l’action immédiate à chaque étape concrète. La pratique est la rationalité du moment présent ; la rationalité du moment présent est la pratique — les deux sont indissociables. La portée de cette proposition est qu’elle nie fondamentalement l’approche consistant à construire d’abord un cadre théorique puis à forcer la réalité du marché à s’y conformer. Le marché est vivant, fluide, et en perpétuelle auto-négation. Toute tentative de capturer une réalité dynamique avec un cadre statique est vouée à n’être qu’un exercice de marquage du côté d’un bateau en mouvement pour retrouver une épée tombée dans la rivière il y a longtemps.

Examiné du point de vue ontologique de la participation au marché, chaque acte d’engagement possède un caractère profondément bidirectionnel constitutif. Dès qu’un investisseur entre sur le marché, celui-ci et l’investisseur fusionnent en une seule entité. Les actions de l’investisseur façonnent la microstructure du marché, tandis que les mécanismes de rétroaction du marché façonnent réciproquement la cognition et les comportements de l’investisseur. Ce processus de création mutuelle se déroule toujours « dans le présent » et est simultanément « structuré » — c’est-à-dire qu’il manifeste invariablement des caractéristiques structurelles identifiables. La véritable rationalité, d’une importance pratique, ne concerne pas la question de savoir si un mode d’engagement est « correct » dans l’abstrait, mais comment ce mode est mis en œuvre dans le moment présent, et — surtout — comment il aboutira à sa fin.

Nous touchons ici à une loi fondamentale du fonctionnement du marché : ce qui naît doit mourir. S’il existe un principe véritablement inviolable dans la nature, c’est celui-là, et la logique qui gouverne les marchés financiers obéit exactement à cette même loi. Chaque motif de marché, chaque tendance, chaque stratégie de trading a son cycle de vie — de la naissance à la maturation, puis au déclin. Ce que l’on appelle « loi » est en réalité destin. Sur le marché, la mort est la norme, l’inévitabilité, le fait objectif qui ne plie devant la volonté de personne. La survie doit, quant à elle, reposer sur une conscience claire de la « vie ». La notion de génération incessante est, dans sa logique interne, aussi une notion de mort incessante — c’est précisément parce que les anciens motifs périssent continuellement que de nouveaux peuvent émerger sans cesse. Lorsqu’un investisseur devient prisonnier d’un ensemble fixe de prémisses analytiques, défini par un cadre rigide, il est en réalité déjà en train de mourir sans s’en rendre compte.

Vie et mort ne sont jamais absentes du marché, même pour un instant. Elles se déploient dans l’intervalle entre chaque respiration, dans l’espace entre chaque transaction. Il ne s’agit pas de fuir la vie et la mort, mais de garder son calme dans leur flux incessant — sans ce courage radical face à la réalité, toute analyse dite rationnelle n’est qu’un gémissement de mourant. Pour le marché, chaque acte d’engagement est fondamentalement un engagement avec la vie et la mort. Ce n’est qu’en évoluant librement parmi diverses configurations, sans attachement, sans être lié à un cadre analytique fixe, sans projeter d’attentes préconçues sur une direction prédéfinie, en maintenant une ouverture et une clarté totales de la cognition, qu’on peut atteindre une véritable sérénité au sein du cycle perpétuel de création et de destruction du marché.

Pour tous les acteurs du marché, l’impératif principal et constant est de maintenir une conscience lucide de leur mode d’engagement actuel. Pourtant, la majorité des participants n’ont aucune idée de ce qu’ils font. Pour le dire plus brutalement, ils périssent sans jamais comprendre comment ils en sont arrivés là, et le marché est fondamentalement constitué par ces participants. Cette constitution n’a rien à voir avec l’ampleur du capital : de grands pools de capitaux peuvent s’effondrer plus rapidement et plus complètement, et des désintégrations du jour au lendemain ne sont pas rares dans l’histoire du marché.

Si l’on ramène la discussion philosophique à son plan pratique le plus élémentaire, la conclusion est simple : la rationalité s’incarne, elle ne s’articule pas. Comparé à ces rationalistes autoproclamés qui dissertent longuement sur divers cadres théoriques hors du marché sans jamais agir au moment décisif, un participant qui exécute une transaction de manière décisive en se basant sur le jugement du moment présent est le véritable praticien de la rationalité. La mesure de la rationalité ne réside pas dans la finesse de votre rapport de recherche, ni dans la cohérence interne de votre logique d’investissement, mais dans votre capacité à transformer votre jugement en action concrète dans le contexte actuel du marché — et si cette action génère un profit réel.

Source de l’image : Shutterstock

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